Denis Péan est né ici

Échanges et photos de Denis Péan, poète et musicien de Lo'Jo chez lui, dans la ferme familiale.

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Denis Péan est né ici. De parents qui lui ont donné un nom, un prénom. C'est un acquis. Le voyage c'est un choix, une détermination, c'est adopter l'habit d'un autre. Lo'Jo : celui qui fait son chemin au milieu, entre ici et quelque part. Celui qui traverse les paysages brumeux de Chine, découvre la langue polonaise dans le Cracovie soviétique et fait escale dans cette région qu'il n'a jamais vraiment quittée.
 
Denis Péan est revenu ici, des années après, dans cette ferme où des générations de ses ancêtres sont nées. Dans ce long silence du mois d’août, ce coton duveteux. Il y réapprend la solitude, l'apprivoise, la savoure de nouveau, comme lorsque cinquante ans plus tôt il courait les champs, les rives et les hérissons.

« Chez mes parents, il n’y avait pas de livres, pas de radio. Mais ma culture est immense : la nature. C’est une richesse cette liberté qu’on m’a donné de flâner dans un temps indéfini. Là où ça me laisse des marques plus douloureuses c’est le manque d’échanges, de paroles, d’idées, de sentiments. C’est le début d’un parcours qui s’est avéré difficile. » 

 

Enfant de la terre, de parents à la traite et aux foins, Denis Péan se crée ses propres racines artistiques. Un bal de village, des roses, des images, une vapeur musicale le touchent une première fois. Derrière les volets clos d’un ami, une fulgurance punk fouette son adolescence. Il est attiré par le timbre du hautbois caché derrière les guitares rock de Lou Reed, rencontre un tabla indien au coin d'une rue et commence à parsemer son enfance silencieuse de notes de musique, d’instruments étranges. Le sien, il le choisit à quinze ans derrière une vitrine, entre une flûte traversière en ivoire et un serpent. Un basson baroque devient son premier outil d'affranchissement et l'éloigne de ses parents, désarmés.
 


« Je me suis glissé à l’arrière du théâtre et j’ai attendu. Il est sorti. Il était très lumineux, mystique, il était beau. D’une grande dignité, avec toute l’ambiguïté de son origine, métissé, afro-indien. »


 
À la sortie des artistes, le lumineux Don Cherry devient son père musical. Et Lo'Jo nait : un nom mystique, ésotérique, symbole d'une poésie qui pousse et transforme sa vie en improvisation. Les rencontres, la vie communautaire, le voyage arrivent et ne s'arrêteront jamais, même lors de ses étapes en terre natale. Il fera vivre ce tour du monde permanent à La Fontaine du Mont, de l'autre côté de la Loire, ce phare où viennent amarrer Coréens, Maliens, Brésiliens, Anglais, artistes du monde entier et voisins. Où Lo et Jo, ici et là-bas, cohabitent pendant vingt ans. Denis Péan y regarde sa région dans les yeux des voyageurs, réapprend à contempler les ardoises auprès des Touaregs, comprend le rapport à la terre des Sahariens, des autochtones, lui qui se sent aussi aborigène, ancré dans ce territoire depuis des siècles, porteur d'une langue disparue qu'il sent vibrer en lui.

« Il y a une langue qui m’a vraiment fait penser au patois angevin, au parler d’Anjou : c’est le créole réunionnais. Souvent les formules sont concises, avec une grande économie et elles peuvent être le siège de beaucoup de finesse, d’humour. Il y a une formule, un chanter. Et il y a une ivresse qui est liée au fait que cette langue n’est pas totalement étriquée dans un apprentissage, une académie, qu’elle n’a pas la prétention comme le français de rayonner. »

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Depuis que ce havre a disparu, c'est ici, dans la ferme de ses ancêtres, que Denis Péan cultive son ignorance. Le jardin, le salon, la cuisine se sont décorés de tableaux, de statues animistes, de souvenirs de voyages. L’ancienne étable accueille les pianos, percussions et instruments des quatre coins du monde, le camion de tournée patiente dans la grange et le dernier album de Lo'Jo, Transe de papier, est né dans la chambre. Comme ses parents et ses grands-parents, Denis Péan y promène une vie qui se suffit de peu. Il épure ses textes, raye les lignes et revient à l'essentiel pour continuer de donner en quelques mots un refuge pour tous les autochtones du monde.

 

« Si j’avais été peintre je n’aurais pas été portraitiste, je n’aurais pas mis des lignes claires comme dans le cubisme. J’aurais saupoudré de pigments, j’aurais mis des impressions, des touches un petit peu difformes. C’est ce que j’ai essayé de faire dans la musique. »