Il y a une tradition japonaise : quand tu casses ton bol préféré tu mets de l’or entre les deux pour le réparer. Là c’est ça aussi. Quand tu vis quelque chose de dur, qu’est-ce que tu en fais derrière ?

(en cours)

scabieuses

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Sortir toute seule, ça n'a rien de charmant. Visiter des châteaux toute seule ça n’a rien de charmant. Visiter des jardins quand il y a des portes ouvertes, c'est pas intéressant. On dit pas : c'est joli, qu'est-ce que t'en penses ? On dit rien.

Tout doucement, on nettoie les choses.

Après la haie, il y a un petit terrain et il y a le mur du cimetière : tous les soirs je lui dis au revoir, bonne nuit. Des fois, je me dis qu'on va me prendre pour une folle mais bon, j'en ai besoin.

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Vivre seule, c'est pouvoir choisir la couleur de ses murs.

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Mon mari est décédé en octobre et au printemps j'ai dit : il faut que je change d'atmosphère, il faut mettre un coup de pinceau. On n’a pas fait de gros frais mais je me sentais déjà mieux. Ça peut paraître biscornu mais j'ai eu envie de réagir comme ça. Quand ça a été fini, j'ai éclaté en sanglots et j'ai dit à mes filles : est-ce que ça vous a donné l'impression que je voulais oublier votre père ?

Pour l’anniversaire de sa mort j’ai fait une fête : un peu triste, un peu gaie. Moi ça me parlait.

Efi, ma petite chienne, elle me manque. Elle avait un seul défaut, elle voulait jamais rester toute seule. Si bien que le jour de l’enterrement de Rémi, elle est allée de l’autre côté et elle a déchiré le rideau. Rémi est décédé en avril et on l’a fait piquer à l’été. Deux dans la même année quand même. Et puis c’était comme l’enfant de la maison. Mais enfin elle ne souffre plus, c’est le principal.

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On s’est rencontré à 16 ans dans une kermesse à l’école. Il vendait des petits cœurs en carton avec un numéro dessus. Il fallait chercher son cœur et si on le trouvait on avait un petit cadeau. Et il s’est arrangé pour que mon cœur soit le sien.

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Les filles me disent : maman tu te plains jamais. J'aurais envie des fois. Mais qu'est qu'elles pourraient y faire ? Des fois, je leur réponds : je me raccroche aux branches comme je peux.

C'est difficile le soir, d’être seule, je ne sais pas pourquoi. J'en profite pour pleurer un bon coup, ça fait du bien.

Le tango ça répare vraiment. Tu danses cœur contre cœur, ça fait un bien fou. Il y a un papi qui me fait un petit compliment à chaque fois. Quand tu es toute seule, ça fait juste du bien.

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Note d'intention

 

« La scabieuse, ajoutait-elle, donne une jolie fleur d'un bleu mourant, et à fond noir piqueté de blanc. On la croirait en deuil. Elle se plaît dans les lieux âpres et battus des vents. »
Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie

Il y a d’abord ce qui ne change pas : le nom de leur mari, toujours inscrit sur la boite aux lettres, son visage dans la cuisine. Il y a leurs cheveux courts, leur hésitation à me parler, à se replonger, exhumer. Il y a les appels qui entrecoupent notre conversation, pour leur vendre une isolation à un euro, un contrat internet. Il y a leur proposition de rester un peu plus longtemps pour parler de moi autour d'un café. 

Il y a ce qui les rapprochent : des parcours de vie faits d’envies dissimulées, enfouies, de la réalité de ce qu’était grandir dans les campagnes des années 40. Il y a l'émotion qui monte quand on évoque la maladie, les jours d'après, l'absence.

Il y a aussi ce qui les distingue : lié à l'âge, au passé, aux proches, à la manière dont elles ont perdu leur compagnon, la manière de se relever, de se reconstruire, d’aller de l’avant.
 
Aujourd’hui, elles vivent et vieillissent doucement, au chaud dans leur maison, trop grandes pour elles mais qu’elles gardent quand même parce que c’est chez eux.